XV

Mary Aldin, étendue sur le canapé du salon, avait la migraine et se sentait très lasse…

L’enquête avait eu lieu la veille. Audience de pure forme, pour l’identification du corps, immédiatement suivie d’un ajournement à huitaine.

Les obsèques devaient être célébrées le lendemain. Audrey et Kay étaient allées en auto à Saltington pour se procurer des vêtements de deuil. Ted Latimer les accompagnait. Nevile et Thomas étaient en promenade. De sorte que, les domestiques exceptés, Mary se trouvait seule à la maison.

Les policiers n’étaient pas là, eux non plus, ce qui la soulageait. Ils s’étaient montrés polis, corrects, agréables même. Mais leurs questions incessantes et leur façon tranquille de vérifier tout ce qu’on leur disait avaient à la longue quelque chose d’exaspérant ! Ce Battle, avec son visage de bois, devait savoir tout ce qui s’était passé dans la maison depuis dix jours, tout ce qui s’y était dit et même tout ce qui s’y était fait. Avec Battle et Leach, une ombre s’était éloignée de la Pointe-aux-Mouettes. Le calme était revenu. Mary voulait se détendre, ne plus penser, oublier…

— Pardon, Miss…

Hurstall apparaissait dans l’encadrement de la porte. Tout dans son attitude indiquait qu’il était navré de déranger.

— Qu’y a-t-il, Hurstall ?

— C’est un monsieur qui désire vous voir. Je l’ai fait entrer dans le bureau…

— Qui est-ce ?

— Il dit qu’il s’appelle MacWhirter, Miss.

— Jamais entendu parler de lui…

— Moi non plus, Miss Aldin.

— Ce doit être un journaliste. Vous n’auriez pas dû le laisser entrer, Hurstall.

— Je ne crois pas que ce soit un journaliste, Miss. Ce serait plutôt, je crois, un ami de Mrs. Audrey.

— Alors, c’est différent…

Lissant sa chevelure de la main, Mary traversa le hall pour gagner le petit bureau où MacWhirter attendait. L’homme, quand elle entra, regardait par la fenêtre. Il se retourna et salua. Il ne lui parut pas ressembler à un ami d’Audrey. Malgré cela, elle fut aimable.

— Monsieur, dit-elle, je suis désolée, Mrs. Strange est sortie. C’est elle que vous vouliez voir ?

Il la dévisagea longuement avant de répondre.

— Vous êtes sans doute Miss Aldin ?

— Vous avez deviné.

— Alors, vous êtes, je suis sûr, parfaitement à même de me venir en aide. Je cherche de la corde.

— De la corde.

Elle était étonnée, mais amusée.

— Oui. S’il y a ici un rouleau de corde, où peut-il se trouver ?

Mary, plus tard, considérait que ce diable d’homme l’avait hypnotisée. S’il avait entrepris de justifier sa demande elle aurait très probablement résisté. Mais, incapable de trouver un prétexte plausible, Angus MacWhirter avait très sagement décidé de s’en passer. Il disait ce qu’il voulait, simplement. Et Mary, comme envoûtée par lui, se mettait à chercher de la corde avec lui.

— Quelle sorte de corde ? demanda-t-elle.

— N’importe laquelle…

— Alors, peut-être dans la serre…

— Allons-y ! Voulez-vous ?…

Elle montra le chemin. Ils trouvèrent là de la ficelle et un morceau de cordelette. MacWhirter hocha la tête. Ce qu’il cherchait, c’était une corde de bonne dimension, une corde qui ressemblât à un câble…

— Alors, dit Mary après une courte hésitation, nous devrions voir dans la chambre de débarras…

— Ce serait l’endroit, en effet…

Ils rentrèrent dans la maison et montèrent au second étage. La porte ouverte, MacWhirter examina la pièce d’un coup d’œil et tout de suite son visage prit un air de satisfaction.

— Voilà ! dit-il.

Posé sur un coffre, à côté d’engins de pêche hors d’usage et de quelques coussins que les mites avaient en partie dévorés, un gros rouleau de corde bien solide attirait le regard. MacWhirter prit dans sa paume droite le coude gauche de Mary et la conduisit près du coffre.

— Miss Aldin, lui dit-il, je voudrais que vous gardiez bien ceci en mémoire. Tout ceci est couvert de poussière. Tout, sauf cette corde ! Il n’y a pas de poussière sur cette corde. Passez votre doigt dessus…

— Mais, fit-elle, elle est humide…

— C’est exact.

Il se retourna pour sortir.

— Mais, la corde ? Je croyais que vous en aviez besoin…

Il sourit.

— J’avais besoin de savoir qu’elle était là, c’est tout. Peut-être ne verrez-vous pas d’inconvénient, Miss Aldin, à fermer cette porte à clé et à emporter la clé avec vous. Je vous serais obligé, en outre, de la remettre, cette clé, soit à l’inspecteur-chef Battle, soit à l’inspecteur Leach. Elle serait mieux entre leurs mains…

Tandis qu’ils descendaient l’escalier, Mary essayait de se ressaisir. Elle y parvint assez bien, ce qui lui permit de dire, comme ils arrivaient dans le hall :

— Mais je ne comprends pas ! Que signifie tout ceci ?

— Il n’est pas besoin que vous compreniez répondit-il, mais je vous remercie énormément de l’aide que vous m’avez apportée !

Il lui prit la main et la secoua cordialement. Il était déjà dehors quand elle revint de sa surprise. Elle se demandait si clic avait rêvé.

Nevile et Thomas rentrèrent bientôt, précédant la voiture de fort peu. Kay et Ted riaient et plaisantaient tout joyeux. Mary se prit à les envier. Après tout, n’avaient-ils pas raison ? Camilla n’était rien pour Kay et ce drame horrible était, pour une jeune femme pleine de vie et de gaieté, une bien pénible épreuve. On pouvait l’excuser de réagir.

Le déjeuner s’achevait quand les policiers arrivèrent à la Pointe-aux-Mouettes. Hurstall annonça d’une voix qui tremblait un peu, qu’il les avait introduits au salon.

Battle adressa à tout le monde un sourire bienveillant.

— J’espère, dit-il, que nous ne vous dérangerons pas. Mais il y a une ou deux petites choses sur lesquelles j’aimerais avoir quelques renseignements. Ce gant, par exemple, à qui appartient-il ?

Il montrait un gant de cuir jaune qu’il venait de tirer de sa poche.

Il s’adressa d’abord à Audrey.

— Est-ce à vous, Mrs. Strange ?

Elle secoua la tête.

— Non, ce n’est pas à moi.

— À vous, Miss Aldin ?

— Je ne crois pas, je n’ai pas de gants de cette couleur.

Kay tendit la main.

— Puis-je voir ?

Elle ajoutait tout aussitôt :

— Non, ce n’est pas à moi.

Voudriez-vous le mettre ? dit Battle.

Elle essaya. Le gant était trop petit.

Mary Aldin ne put, elle non plus, glisser sa main à l’intérieur.

— Je crois, Mrs. Strange, dit Battle, se tournant de nouveau vers Audrey, que ce gant vous ira parfaitement. Vous avez la main plus petite que ces dames…

Audrey prit le gant et l’enfila facilement.

— Elle vous a dit, Battle, que ce gant ne lui appartenait pas !

Nevile avait lancé la phrase d’un ton sec et presque courroucé.

Battle répondit très doucement :

— Mrs. Strange a pu se tromper… Ou oublier.

Audrey, rendant le gant au policier, dit :

— Il est peut-être à moi… Des gants, ça se ressemble tellement !

— En tout cas, fit Battle, celui-ci a été trouvé tout près de la fenêtre de votre chambre… Enfoncé dans le lierre… Ainsi que l’autre, le gant gauche…

Il y eut un silence. Audrey ouvrit la bouche pour parler et la referma sans avoir rien dit. Le regard calme de l’inspecteur lui fit baisser les yeux.

Nevile s’avança.

— Inspecteur, dit-il, il me semble…

Battle l’arrêta du geste.

— Mr. Strange, j’aimerais vous dire deux mots en particulier…

— À votre disposition. Allons dans la bibliothèque.

Dès que la porte se fut refermée sur les trois hommes – Leach, naturellement, avait emboîté le pas à son oncle – Nevile attaqua, d’un ton acerbe.

— Qu’est-ce que cette histoire ridicule de gants trouvés dans le lierre, près de la fenêtre de ma femme ?

— Mr. Strange, répondit Battle, nous avons découvert dans cette maison différentes choses assez curieuses.

— Curieuses ? Qu’entendez-vous par là ?

— Vous allez le savoir…

Sur un signe de son oncle, Leach quittait la pièce, pour y revenir presque aussitôt, porteur d’un singulier instrument.

Battle prit l’objet en main.

— Cet étrange appareil, expliqua-t-il, consiste en une lourde boule d’acier, provenant d’un pare-feu ancien, adaptée sur le manche d’une raquette de tennis. On a scié la tête de la raquette afin de pouvoir visser la boule d’acier dans le manche…

Il ajouta, après une courte pause :

— C’est avec cela qu’on a tué lady Tressilian.

— Mais c’est horrible ! s’écria Nevile, pâlissant. Et où avez-vous trouvé cet objet de cauchemar ?

— La boule d’acier avait repris sa place sur le pare-feu. Le meurtrier l’avait au préalable nettoyée, négligeant toutefois la vis, sur laquelle nous avons trouvé une tache de sang. La tête et le manche de la raquette avaient été rassemblés le plus simplement du monde avec une bande de chatterton et la raquette, ainsi reconstituée, avait été jetée avec les autres dans le placard, sous l’escalier. Elle y serait restée longtemps, perdue parmi ses sœurs, si nous n’avions justement cherché quelque chose de ce genre…

— Joli travail, inspecteur !

— Non. Simple routine policière…

— Pas d’empreintes, j’imagine ?

— Cette raquette – qui, si j’en juge par son poids, appartient à Mrs. Kay Strange – a été maniée par elle et par vous-même. Nous avons relevé sur le manche vos empreintes à tous les deux. Mais l’examen prouve aussi de façon indiscutable que quelqu’un portant des gants a manipulé cette raquette après vous. Il y a, en outre, sur le chatterton une autre empreinte, celle d’un doigt. Je ne vous dirai pas pour le moment qui l’a laissée, par inadvertance, je crois. Je voudrais auparavant attirer votre attention sur d’autres points.

Après une courte pause, il reprit :

— Il faut, Mr. Strange, vous attendre à un choc. Et, avant de poursuivre, je voudrais vous demander quelque chose. Cette idée de venir ici à la même époque que Mrs. Audrey Strange, êtes-vous bien sûr que c’est vous qui l’avez eue et qu’elle ne vous l’a point, elle, suggérée ?

— J’en suis absolument convaincu. Audrey…

Il s’interrompit : la porte s’ouvrait devant Thomas Royde.

— Je m’excuse dit-il, de forcer les consignes, mais je crois que j’aimerais être de l’entretien…

Nevile tourna vers lui un visage ennuyé.

— Désolé, mon cher vieux ! Mais la conversation est plutôt d’ordre privé…

— Je crois bien, répondit Thomas, que ça m’est égal. J’étais de l’autre côté de la porte quand j’ai entendu prononcer un nom, celui d’Audrey…

— Et alors ? coupa Nevile, dont l’agacement devenait visible. En quoi diable les affaires d’Audrey vous concernent-elles ?

— Si nous allons par-là, répliqua Thomas de son ton tranquille, je puis vous demander en quoi elles vous regardent. Je n’ai pas encore parlé nettement à Audrey, mais je suis revenu en Angleterre pour lui offrir de m’épouser et je crois qu’elle s’en doute. Qui plus est, j’entends que ce mariage se fasse…

L’inspecteur Battle toussota.

Nevile se tourna vers lui.

— Je suis navré, inspecteur. Cette intrusion…

— Elle ne me gêne pas, dit Battle. J’en viens, monsieur Strange, à ma seconde question. Vous portiez le soir du crime, un veston bleu marine. À l’intérieur du col de ce vêtement et sur les épaules, nous avons trouvé des cheveux blonds. Savez-vous comment ils sont là ?

— J’imagine que ce sont des cheveux à moi…

— Certainement pas !… Ce sont des cheveux de femme… Et il y avait un autre cheveu de femme sur la manche… Un roux, celui-là !

— Un cheveu de ma femme, de Kay, sans doute… Quant aux autres, si je vous comprends bien, ils seraient d’Audrey ?… C’est possible… Un soir, sur la terrasse, mon bouton de manchette, je m’en souviens, s’est pris dans sa chevelure…

— Si c’était ça, murmura Leach, c’est sur la manche que seraient les cheveux blonds !

— Enfin, s’écria Neville, qu’est-ce que vous insinuez ?

— À l’intérieur du col de votre veston, poursuivit Battle sans répondre directement, il y avait des traces de poudre… « Primavera naturelle, n°1 », c’est la poudre de Mrs. Audrey Strange.

— Mais enfin, où voulez-vous en venir ?

— À ceci : en une certaine occasion, Mrs. Audrey Strange a porté votre veston. Je ne vois pas d’autre moyen d’expliquer la présence de cheveux à elle et de sa poudre aux endroits que j’ai dits… D’autre part, vous avez vu le gant que je vous ai montré tout à l’heure. Il est à elle, ça ne fait pas de doute. C’était un gant droit. Voici l’autre…

Il tira de sa poche pour le poser devant lui sur la table un gant froissé, sur lequel se voyaient quelques taches couleur de rouille.

— Qu’est-ce que ces taches ? demanda Nevile d’une voix blanche.

— Du sang, répondit Battle avec assurance. Et vous remarquerez que c’est un gant gauche. Mrs. Audrey Strange, je vous le rappelle, est gauchère. Je m’en suis douté la première fois que je l’ai vue. Assise à table, elle tenait sa tasse de café dans sa main droite et sa cigarette dans la main gauche. Sur son bureau, le plumier est placé à gauche. Tout concorde. La boule provient du pare-feu qui est dans sa chambre, c’est de sa fenêtre que les gants ont été enfoncés dans le lierre et, ces cheveux sur votre veston ce sont les siens. C’est aussi sa poudre. Enfin, lady Tressilian a été frappée à la tempe droite et la position du lit montre qu’il était pratiquement impossible de donner le coup en se plaçant à la droite de la victime. D’où il suit qu’elle n’a pas été frappée de la main droite. Mais la blessure à la tempe droite s’explique fort bien si le meurtrier était gaucher…

Nevile ricana.

— Alors, vous prétendez qu’Audrey… Audrey !… Vous prétendez qu’Audrey aurait pris toutes les dispositions compliquées dont vous avez parlé et que, finalement, elle aurait commis ce crime sauvage, assommé une vieille dame qu’elle connaissait depuis des années ! Tout ça pour entrer en possession d’un héritage !

Battle secoua la tête.

— Je ne prétends rien de tel. Je le regrette, Mr. Strange, mais il faut vous résigner à voir les choses comme elles sont. Ce crime, depuis A jusqu’à Z, est dirigé contre vous. Depuis que vous l’avez quittée, Audrey Strange a ruminé des projets de vengeance qui peu à peu ont détruit un équilibre mental, qui n’a peut-être jamais été très assuré. Elle a dû songer, d’abord, à vous tuer, vous. Mais la solution ne la satisfaisait pas. Elle voulait mieux et c’est ainsi qu’elle en vint à se dire qu’il lui serait bien agréable de vous faire pendre. Elle choisit le jour où elle savait que vous vous étiez disputé avec lady Tressilian, elle prit votre veston dans votre chambre et, quand elle frappa, elle le portait afin qu’il fût taché de sang. Après en avoir maquillé le fer avec des cheveux et du sang, elle laissait dans la chambre un « Niblick » vous appartenant, sachant que nous relèverions dessus vos empreintes. J’ajoute que c’est elle qui vous a mis dans la tête l’idée de venir ici en même temps qu’elle. Ce qui vous a sauvé, Mr. Strange, c’est quelque chose qu’elle ne pouvait prévoir : le fait que lady Tressilian sonna Barrett après votre départ, de sorte que Barrett vous vit sortir de la maison…

Nevile cachait son visage dans ses mains.

— Ce n’est pas vrai ! Ce ne peut pas être vrai ! Audrey ne m’en voulait pas et vous vous trompez du tout au tout !… C’est la créature la plus noble qui soit, la plus droite… Jamais une mauvaise pensée n’est entrée dans son cœur…

Battle semblait sincèrement désolé.

— Ce sont malheureusement, dit-il, choses dont il ne m’appartient pas de discuter avec vous. Je tenais à vous préparer. Je vais maintenant m’adresser à Mrs. Strange dans les formes légales et la prier de me suivre. J’ai le mandat. Peut-être pourriez-vous dès à présent vous préoccuper de lui procurer un avocat…

— Mais c’est absurde !

— L’amour, Mr. Strange, se transforme en haine plus facilement qu’on ne suppose…

— Je vous répète que tout cela est faux, que tout cela ne tient pas debout !

Thomas Royde, cependant, intervenait.

— Nevile, dit-il d’une voix calme et posée, à quoi bon répéter que tout cela est grotesque ?… Ressaisissez-vous !… Ne voyez-vous pas que le seul moyen maintenant d’aider Audrey, c’est de renoncer à votre attitude chevaleresque et de dire la vérité ?

— La vérité ?… Quelle vérité ?

— La vérité à propos d’Audrey et d’Adrian.

Tourné vers Battle, il ajouta :

— Il se trouve en effet, inspecteur, que vous connaissez mal les faits. Nevile n’a pas abandonné Audrey. C’est elle qui l’a quitté. Elle s’est enfuie avec mon frère, Adrian. Celui-ci a été tué dans un accident d’auto. Nevile s’est conduit de la façon la plus généreuse. Non seulement il a consenti au divorce, mais il a voulu que ce divorce fût prononcé contre lui…

— Il ne fallait pas, dit Nevile comme à regret que le nom d’Audrey soit traîné dans la boue… J’ignorais que quelqu’un fût dans le secret…

— Adrian m’avait écrit peu auparavant, expliqua Thomas.

Revenant à Battle, il poursuivit :

— Vous rendez-vous compte, inspecteur, après ce que je viens de vous révéler, que le mobile tombe ? Audrey n’avait aucun motif de haïr Nevile, mais au contraire, toutes les raisons de lui être reconnaissante ! Il a fait tout ce qu’il a pu pour lui faire accepter une pension, dont elle n’a jamais voulu, et c’est parce qu’elle avait conscience de lui devoir beaucoup qu’elle n’a pas cru pouvoir refuser quand il lui a demandé de venir ici pour y rencontrer Kay !

— Tout cela est juste ! fit Nevile. Le mobile disparaît. Thomas a raison !

Le visage de Battle restait impassible.

— Le mobile n’est pas tout, dit-il. Sur ce point-là, je me trompe peut-être. Mais les faits demeurent, qui tous prouvent qu’elle est coupable…

Nevile répliqua, logique :

— Il y a quarante-huit heures, ces mêmes faits prouvaient ma culpabilité !

Un peu ébranlé, Battle se reprit vite.

— C’est assez vrai, Mr. Strange. Mais réfléchissez à ce que vous me demandez d’admettre ! Vous me demandez de croire qu’il y a quelqu’un qui vous hait tous les deux, quelqu’un qui s’est arrangé pour que les soupçons se portent sur Audrey Strange dans le cas où échouerait ce qu’il avait machiné contre vous ! Voyez-vous quelqu’un, monsieur Strange, qui vous haïsse tous les deux, vous et votre première épouse ?

La tête dans ses mains, Nevile haussa les épaules.

— Évidemment, présenté comme ça, ça parait fantastique !

— Parce que c’est fantastique, Mr. Strange ! Je suis obligé de m’en tenir aux faits. Si Mrs. Strange n’a aucune explication à m’offrir…

— Mais en avais-je, moi, des explications ?

— N’insistez pas, Mr. Strange. Il faut que je fasse mon devoir.

Battle se leva et, suivi de Leach, sortit de la pièce le premier. Nevile et Thomas venaient à courte distance et c’est dans cet ordre qu’ils traversèrent le hall pour regagner le salon.

Dès qu’elle l’aperçut, Audrey vint à la rencontre de Battle. Elle le regardait bien en face et ses lèvres s’entrouvraient en un sourire.

Elle dit très doucement :

— C’est moi que vous venez chercher, n’est-ce pas ?

L’inspecteur prit son ton le plus officiel pour répondre :

— Mrs. Strange, j’ai reçu mandat de vous arrêter sous l’inculpation d’avoir, lundi dernier 12 septembre, assassiné Camilla Tressilian. Je dois vous avertir que tout ce que vous direz désormais sera consigné par écrit et pourra être utilisé devant le tribunal.

Audrey poussa un soupir. Ses traits, purs et fins, apparaissaient soudain détendus. Elle semblait apaisée et comme heureuse.

— Si vous saviez, dit-elle, comme je me sens soulagée !… Je suis tellement contente que ce soit fini !

Nevile avait bondit.

— Audrey ! Tais-toi ! Ne dis rien !… Rien du tout !

Elle lui sourit.

— Mais pourquoi, Nevile ?… Tout cela est vrai… Et je suis si fatiguée !

Leach était très satisfait de la tournure prise par les événements. L’affaire était réglée. La femme était complètement « cinglée », mais son arrestation écartait toute possibilité d’embêtements ultérieurs. Il regarda son oncle, à qui il devait en l’occurrence « une fière chandelle ». Et il se demanda ce qu’il lui arrivait. Le brave homme considérait la pauvre folle avec des yeux ronds. On eût dit un type qui vient de voir un fantôme et qui s’en remet difficilement. Leach sourit. Fantôme ou pas, la cause était entendue…

L’arrivée de Hurstall dans le salon apporta une diversion. Le maître d’hôtel annonçait Mr. MacWhirter.

MacWhirter entra sans hâte et alla droit à Battle.

— Vous êtes bien, demanda-t-il, l’officier de police chargé de l’affaire ?

— Oui.

— Alors, je vous prierai de bien vouloir m’entendre. Je regrette de ne pas m’être présenté plus tôt, mais c’est aujourd’hui seulement que je me suis rendu compte de l’importance de quelque chose que j’ai vu dans la nuit du lundi.

Il jeta un coup d’œil autour de la pièce.

— Puis-je vous parler quelque part ?

— Battle se tourna vers Leach.

— Tu veux rester ici avec Mrs. Strange ?

Leach, très « service » répondit : « Oui, monsieur ! » puis alla dire à l’oreille de son oncle quelques mots que les autres n’entendirent pas.

Battle conduisit le visiteur dans la bibliothèque.

— Alors, demanda-t-il, de quoi s’agit-il ?… Mon collègue me dit qu’il vous connaît, qu’il vous a vu l’hiver dernier…

— C’est exact, fit MacWhirter. Un suicide manqué. Ça fait partie de l’histoire que j’ai à vous raconter…

— Je vous écoute.

— En janvier dernier, commença MacWhirter, j’essayai de me tuer en me jetant du haut de la falaise de Stark Head. Dernièrement, il me prit fantaisie de revoir l’endroit. Je m’y rendis dans la soirée de lundi et je demeurai là à rêver un certain temps. Je regardais la mer, la baie… Puis mes yeux se portèrent vers la gauche, c’est-à-dire vers la maison où nous sommes. Sous la lune, je la distinguais très nettement…

— Alors ?

— Jusqu’à aujourd’hui, je ne m’étais pas avisé que cette nuit était celle où un meurtre avait été commis dans cette maison. Or, voici ce que je vis…

 

L'heure zéro
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